Peut-on programmer un dialogue socratique ? Ce que Platon apprend aux tuteurs IA
Définir, réfuter, accoucher les idées : une analyse fonctionnelle des questions de Socrate, et ce qu'un tuteur IA peut en retenir sans oublier l'étayage de Vygotsky.
Cet article est aussi disponible en anglais.
Beaucoup d'entre nous ont étudié un dialogue de Platon pendant leurs études. On se souvient d'un texte où Socrate pose des questions à son interlocuteur et où, de question en question, une certitude s'effondre. Depuis que les grands modèles de langage savent tenir une conversation, l'idée revient partout : et si un logiciel pouvait questionner comme Socrate ? Cet article propose de prendre la question au sérieux, c'est-à-dire d'analyser ce que font réellement les questions de Socrate avant de décider ce qu'un programme peut en reproduire.
Quatre façons de « questionner comme Socrate »
L'expression recouvre au moins quatre pratiques différentes, qu'on confond souvent.
- Un procédé pédagogique : un professeur qui joue l'ignorant et amène l'étudiant, par ses questions, à formuler lui-même une réponse ou une compréhension.
- La maïeutique : une introspection dialectique qui fait naître un savoir que l'interlocuteur portait sans le savoir. Socrate se compare à sa mère, sage-femme.
- L'elenchos : un examen qui clarifie une opinion et la réfute, jusqu'à conduire parfois à l'aporie, cette perplexité devant sa propre ignorance.
- Un exercice éthique : l'examen de sa vie, de ses actions, de ses jugements et de ses valeurs. « Une vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue. »
Ce dernier point est souvent oublié. Les thèmes des dialogues socratiques sont presque tous moraux : le courage, la piété, la justice, la sagesse, la vie bonne. Ce contexte oblige les interlocuteurs de Socrate à dire ce qu'ils pensent vraiment, puisqu'ils parlent du contenu de leur propre vie. La méthode reste-t-elle valide quand on l'applique à la photosynthèse ou aux équations du second degré ? Rien ne le garantit a priori. C'est la première question à se poser avant de programmer quoi que ce soit.
Une analyse fonctionnelle des questions
Quand on prépare l'implémentation d'un système, on mène ce qu'on appelle une analyse fonctionnelle : on découpe ce que fait le système en fonctions, pour les implémenter ensuite une par une. Ici, les fonctions qui nous intéressent ne sont pas celles du dialogue en tant que texte, ni les effets de sa lecture sur nous. Ce sont les fonctions des questions de Socrate sur la personne qui doit y répondre.
On peut en distinguer plusieurs.
Définir. Ce sont les premières questions qui viennent à l'esprit quand on pense à la philosophie. « Qu'appelles-tu penser ? » demande Socrate dans le Théétète. « Qu'affirmes-tu donc qu'est le pieux ? » dans l'Euthyphron. « En quoi consiste la sagesse, selon toi ? » dans le Charmide. La fonction est d'obliger l'interlocuteur à expliciter un concept qu'il croyait maîtriser.
Examiner et réfuter. C'est l'elenchos, et c'est de loin la plus grande partie des dialogues. Le mécanisme est toujours le même. L'interlocuteur affirme une thèse. Socrate obtient son accord, par quelques questions, sur des prémisses supplémentaires qui semblent évidentes. Puis il montre, par d'autres questions, que ces prémisses impliquent logiquement la négation de la thèse initiale. L'interlocuteur se contredit lui-même : personne ne l'a réfuté de l'extérieur.
Clarifier et exemplifier. Demander un exemple, un contre-exemple, une distinction entre deux cas proches.
Se souvenir. La remémoration : amener la personne à mobiliser ce qu'elle sait déjà, souvent sans l'avoir relié à la question présente.
Comparer. L'analogie, qui rapproche deux concepts pour faire apparaître une différence, et l'ironie, qui souligne l'écart entre l'opinion et la compréhension vraie.
On retrouve dans beaucoup de dialogues une progression en trois temps : l'identification de la question, la critique de la question telle qu'elle a été posée, puis sa problématisation, c'est-à-dire la confirmation qu'il y a bien un problème et qu'on peut avancer.
Ce que la recherche récente en a fait
Plusieurs travaux ont tenté de traduire ces fonctions en instructions pour un modèle de langage. Un article de 2023, « Prompting Large Language Models with the Socratic Method », dresse une liste de règles proches de ce qu'un bon animateur de séminaire applique spontanément :
- poser des questions ouvertes pour stimuler la pensée ;
- aider à clarifier et définir les termes pertinents ;
- encourager à donner des exemples ou des preuves ;
- amener à douter de ses conclusions ;
- aider à résumer et à tirer des conclusions ;
- aider à réfléchir sur la méthode elle-même et sur ce qui a été appris pendant le dialogue.
Le même article distingue les techniques mobilisées : la définition, la généralisation (tirer des principes de motifs récurrents), l'induction, l'elenchus (tester la cohérence d'une hypothèse), l'élimination d'hypothèses, la maïeutique, la dialectique (explorer des points de vue opposés), la remémoration, l'ironie et l'analogie. Un travail plus récent, « Dialogic Pedagogy for Large Language Models » (2025), va plus loin en confrontant les stratégies conversationnelles des modèles aux théories de l'apprentissage établies, plutôt qu'à la seule figure de Socrate.
Le résultat pratique est un constat en demi-teinte. Un modèle de langage sait très bien produire une question ouverte, demander un exemple ou reformuler. Il sait beaucoup moins bien conduire un elenchos, parce qu'un elenchos suppose de retenir la thèse initiale, de choisir les bonnes prémisses intermédiaires et de tenir la chaîne logique sur plusieurs tours. Et surtout, il ne sait pas, seul, quand s'arrêter.
Le socratique et le constructivisme
Dans le vocabulaire pédagogique courant, « socratique » est presque devenu un synonyme de « constructiviste ». On appelle dialogue socratique toute stratégie qui favorise l'autonomie de la réflexion et l'apprentissage par la découverte. C'est retenir de Socrate une seule fonction, la maïeutique : le dialogue comme méthode de génération du savoir par l'introspection.
Cette lecture est légitime mais elle a un coût. Le Socrate de Platon mène ses interlocuteurs à l'aporie beaucoup plus souvent qu'il ne les mène à une connaissance. Pour un philosophe, l'aporie est un début. Pour un apprenant qui essaie de comprendre les fractions, elle est surtout une frustration.
Ce qui manque à Socrate : la zone proximale de développement
C'est ici que la psychologie de l'apprentissage devient indispensable. Lev Vygotsky a insisté sur les aspects sociaux de l'apprentissage humain : nous apprenons, pour une grande part, grâce à d'autres humains plus compétents. Trois de ses concepts concernent directement un tuteur qui questionne.
La zone proximale de développement désigne ce que l'on ne comprend pas encore, mais que l'on peut presque comprendre : ce que l'on est capable de faire avec de l'aide, et que cette expérience aidée permettra ensuite de faire seul. En dehors de cette zone, il n'y a rien à apprendre : soit la tâche est déjà maîtrisée, soit elle est hors de portée.
L'étayage est l'aide nécessaire pour opérer dans cette zone. Wood, Bruner et Ross en ont décrit six fonctions : recruter l'apprenant (l'embarquer et le motiver), réduire les degrés de liberté de la tâche, maintenir le cap, signaler les points critiques, contrôler la frustration et démontrer.
La stagnation est ce qui se passe quand on travaille sur ce qu'on sait déjà.
Un tuteur socratique sans modèle de l'apprenant ne sait pas dans quelle zone il se trouve. Il peut poser une question de définition à quelqu'un qui a besoin d'un exemple, ou lancer une réfutation à quelqu'un qui est à deux doigts d'abandonner. L'aide motivationnelle (s'assurer de l'intérêt pour l'exercice, maintenir la concentration sur la tâche plutôt que sur une technique déjà maîtrisée, affaiblir la frustration et changer d'activité avant qu'elle ne devienne gênante) est aussi importante que l'aide pédagogique.
Les briques d'un tuteur intelligent
Les systèmes de tutorat intelligents, qu'on étudie depuis les années 1980, reposent sur quatre composants : le matériel d'enseignement, la stratégie d'enseignement, le modèle de l'apprenant et l'interface. Le dialogue socratique est une stratégie. Elle ne vaut que si les trois autres briques existent, et en particulier le modèle de l'apprenant : son intérêt pour le sujet et pour l'exercice, son attitude face à la difficulté, sa tolérance à la frustration, ce qu'il a déjà réussi et raté.
C'est le choix que nous avons fait dans Fenelon. Les questions ouvertes y sont évaluées selon des critères de réponse explicites, ce qui permet de détecter précisément ce qui n'a pas été compris. Le retour ne donne pas la réponse : il demande d'abord, à la manière de Socrate, mais il sait aussi quand redescendre d'un niveau, changer d'activité ou simplement expliquer. Le questionnement est un outil parmi d'autres, choisi en fonction de l'état de l'apprenant, pas une posture.
Conclusion
Peut-on programmer un dialogue socratique ? On peut programmer ses fonctions : définir, exemplifier, réfuter, faire se souvenir, comparer. Ce qu'on ne peut pas programmer sans une théorie de l'apprentissage, c'est le jugement qui décide quelle fonction appliquer, à qui, et à quel moment. Socrate savait quand se taire. C'est ce qu'un tuteur IA a de plus difficile à apprendre.