Questions critiques et schémas argumentatifs : apprendre à évaluer un argument
Modèle de Toulmin, schémas de Walton, arguments révocables et charge de la preuve : une boîte à outils pour évaluer un argument, et ce que les LLM savent ou ne savent pas en faire.
Cet article est aussi disponible en anglais.
Nous acceptons ou rejetons des arguments toute la journée : dans un article, une réunion, une publicité, une conversation. La plupart du temps, nous le faisons à l'intuition. La théorie de l'argumentation propose quelque chose de plus solide : des modèles de la structure des arguments, un catalogue de leurs formes courantes et, pour chaque forme, la liste des questions qui permettent d'en tester la solidité. Ces questions critiques sont l'un des outils les plus utiles de la pensée critique. Elles sont aussi, depuis peu, un terrain d'essai pour les grands modèles de langage.
Le modèle de Toulmin : anatomie d'un argument
Stephen Toulmin a proposé en 1958 une description de l'argument qui reste la plus utilisée. Un argument complet comporte six éléments :
- L'affirmation : l'assertion que l'on cherche à faire admettre.
- Les données : les preuves utilisées pour la soutenir.
- La garantie : l'énoncé qui explique pourquoi les données soutiennent l'affirmation.
- Le fondement : les hypothèses sous-jacentes qui renforcent la garantie.
- Les réfutations : les conditions dans lesquelles l'affirmation ne tiendrait pas.
- Le qualificateur : le degré de certitude de l'affirmation (« probablement », « sauf exception »).
Exemple. « Il faut prendre un parapluie » (affirmation), « le ciel est couvert » (données), « un ciel couvert annonce souvent la pluie » (garantie), « d'après les statistiques météo de la région » (fondement), « sauf si le vent chasse les nuages » (réfutation), « probablement » (qualificateur). Décomposer ainsi un argument fait apparaître ce qui n'est pas dit : le plus souvent, la garantie.
Les schémas argumentatifs de Walton
Douglas Walton a catalogué les schémas argumentatifs : des formes d'arguments qui représentent des structures communes du discours quotidien, scientifique ou juridique. On y retrouve les formes déductives et inductives de la logique classique, mais aussi une troisième famille, souvent la plus intéressante : les arguments révocables. Un argument révocable est un argument dont on peut accepter la conclusion avec les preuves disponibles, mais qui peut être révoqué si de nouvelles preuves apparaissent. Un raisonnement fondé sur une généralisation sujette à exceptions en est le cas typique.
On peut regrouper les schémas par familles. Chacune a ses questions critiques ; en voici une par famille, à titre d'exemple.
| Famille | Ce qu'elle fait | Question critique typique |
|---|---|---|
| Connaissance et autorité | Transmettre une opinion jugée fiable : position de savoir, expertise, témoignage, opinion populaire. | La source est-elle réellement en position de savoir, et dans ce domaine précis ? |
| Causalité et diagnostic | Relier des phénomènes par la cause, l'effet ou le signe. | Une autre explication rend-elle compte des mêmes faits ? |
| Classification et analogie | Ranger un cas dans une catégorie pour lui appliquer une propriété, ou affirmer que deux cas similaires appellent la même conclusion. | Les deux cas se ressemblent-ils sur les points qui comptent pour la conclusion ? |
| Délibération | Recommander une action pour atteindre un but : raisonnement instrumental, argument par les valeurs, par les conséquences, par les coûts irrécupérables. | Existe-t-il un autre moyen d'atteindre le but, ou des conséquences négatives passées sous silence ? |
| Personnel | Mettre en cause l'interlocuteur plutôt que l'argument. | Le trait reproché a-t-il un rapport avec la fiabilité de la personne sur ce sujet ? |
| Glissement progressif | Alerter sur une dérive présentée comme inévitable. | Chaque étape de la dérive est-elle vraiment inévitable, et qu'est-ce qui empêche de s'arrêter en chemin ? |
Deux familles épistémiques méritent d'être détaillées. Les schémas qui appliquent des règles à des cas : la règle établie, le précédent, l'analogie, la classification verbale. Et les schémas par découverte : la meilleure explication (une hypothèse est plausible parce qu'elle explique le mieux les faits), le signe, le passage de la corrélation à la cause, et l'argument par l'ignorance (une proposition est fausse parce qu'aucune preuve n'a été trouvée après une recherche appropriée). Ces schémas sont proches cousins des biais cognitifs : un biais est souvent un schéma appliqué hors de ses conditions de validité.
L'argument par les signes
« Je vois des empreintes d'ours sur le sentier. Donc un ours est passé par ici récemment. » Ce raisonnement est seulement plausible. Il n'est légitime que dans des conditions de doute et de manque d'information, et il doit céder devant une meilleure explication (des empreintes moulées par un farceur, par exemple).
L'argument d'autorité, ou l'opinion d'un expert
C'est le schéma le plus courant et le plus mal utilisé. Sa structure : la source E est un expert dans le domaine S qui contient la proposition A ; E affirme que A est vraie ; donc A est vraie. Walton lui associe six questions critiques :
- Expertise : à quel point E est-il crédible comme expert ?
- Domaine : E est-il expert dans le domaine dont relève A ?
- Opinion : qu'a réellement affirmé E qui implique A ?
- Fiabilité : E est-il personnellement fiable comme source (est-il biaisé, honnête, consciencieux) ?
- Cohérence : A est-elle cohérente avec ce qu'affirment d'autres experts ?
- Preuve : l'affirmation de E repose-t-elle sur des preuves ?
Une version plus rigoureuse du schéma ajoute une prémisse conditionnelle explicite (« si E est expert et affirme A, alors A doit être tenue pour probablement vraie »), ce qui en fait un simple modus ponens et déplace tout le débat sur l'acceptabilité de cette conditionnelle.
Comment attaquer un argument
Il y a deux grandes façons d'attaquer un argument : le critiquer ou le réfuter. On peut opposer un contre-argument, dont la conclusion est la négation de la conclusion originale. On peut attaquer une prémisse, en la questionnant ou en montrant qu'elle est fausse. Pour un argument révocable s'ajoute une troisième voie : attaquer la règle d'inférence, la garantie ou la généralisation sur laquelle il repose, par exemple en citant une exception.
L'évaluation finale d'un argument tient à trois critères : l'acceptabilité des prémisses, leur pertinence pour la conclusion, et leur suffisance, c'est-à-dire le fait qu'elles constituent une raison assez forte pour conclure.
Les questions critiques et la charge de la preuve
Les questions critiques peuvent être comprises de trois façons : comme une forme d'attaque sur un argument révocable, comme des hypothèses implicites plus profondes qui n'ont pas été établies, ou comme des points de départ pour trouver une réfutation.
Elles ne se valent pas toutes du point de vue de la charge de la preuve. Dans le schéma de l'expert, poser les questions 1, 2 ou 3 renvoie la charge à celui qui a avancé l'argument : il doit établir l'expertise, le domaine, l'affirmation exacte. Poser les questions 4 ou 5 fait au contraire peser la charge sur celui qui questionne : accuser un expert de biais demande des éléments. Cette asymétrie explique pourquoi certaines objections sont recevables sans preuve et d'autres non.
Reste une question ouverte : quand s'arrêter ? Une fois toutes les questions critiques posées, doit-on accepter l'argument, ou ouvrir de nouvelles sous-questions ? À quel moment un argument est-il suffisamment solide ? La théorie ne fournit pas de règle d'arrêt. C'est un jugement, et c'est précisément ce jugement qu'il faut apprendre.
Et les LLM dans tout ça ?
Depuis 2024, une tâche de recherche s'est constituée autour de la génération de questions critiques : utiliser un modèle de langage pour poser les questions qui montrent les points faibles du discours argumentatif d'une personne. Le premier travail sur le sujet partait de prompts très simples (« liste les questions critiques qui devraient être posées avant d'accepter les arguments du paragraphe suivant ») et faisait annoter les questions produites par des humains selon trois catégories :
- utile : la réponse à la question peut changer l'un des arguments du texte ;
- non utile : la question est valide, mais sa réponse ne changera probablement rien ;
- invalide : la question ne peut remettre en cause aucun argument, parce que son raisonnement est faux, qu'elle n'est pas reliée au texte, qu'elle introduit des concepts absents, qu'elle est si générale qu'elle s'appliquerait à n'importe quel texte, ou qu'elle est une simple question de compréhension.
Un jeu de données de référence a suivi en 2025, construit à partir de corpus de débats annotés selon leurs schémas argumentatifs, avec plusieurs milliers de questions évaluées. La tâche s'est révélée difficile : les modèles produisent volontiers des questions plausibles mais génériques, du type « quelles sont les sources de cette affirmation ? », qui s'appliquent à tout et n'attaquent rien. Le système gagnant de la compétition organisée la même année procédait en deux étapes, générer beaucoup de questions puis sélectionner les plus spécifiques, ce qui dit bien où se situe la difficulté : non dans la production, mais dans le tri.
Cette difficulté est instructive pour l'apprenant. Une bonne question critique est spécifique au texte, liée à un argument précis, et sa réponse pourrait changer la conclusion. Ce sont exactement les critères qui distinguent une objection d'une simple marque de scepticisme.
Un exercice pour s'entraîner
Prenez un éditorial, un discours ou une publicité. Identifiez l'affirmation principale et ses données. Cherchez la garantie implicite. Déterminez à quel schéma l'argument appartient : autorité, signe, analogie, conséquences ? Puis posez les questions critiques propres à ce schéma, en notant pour chacune sur qui pèse la charge de la preuve. Enfin, décidez : accepter, rejeter, ou suspendre le jugement.
C'est le type d'exercice que Fenelon génère à partir des textes qu'un apprenant étudie : repérer un schéma, formuler une question critique utile, distinguer une prémisse contestable d'une règle d'inférence fragile. Les modèles de langage y servent à produire des cas variés et à évaluer les réponses selon des critères explicites, pas à juger à la place de l'apprenant.
Conclusion
Les schémas argumentatifs donnent un nom aux formes de raisonnement que nous utilisons sans y penser, et les questions critiques donnent, pour chacune, la liste des points où elles peuvent céder. Savoir les reconnaître ne rend pas sceptique de tout : cela permet au contraire d'accepter un argument en sachant pourquoi, et de le rejeter en sachant où.